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Qu’importe l’emploi pourvu qu’on ait le choix…

Qu’importe l’emploi pourvu qu’on ait le choix…

“L’important, en orientation comme dans la vie, dit le maître, c’est de rêver d’abord, et d’être pragmatique ensuite”. Choisir c’est d’abord désirer des possibles. “Je peux vraiment choisir ce que je veux ?”, dit l’élève. “Exactement, mais que veux-tu vraiment ?”, reprend le maître. “Je crois que je rêve d’un métier qui n’existe pas encore…”. “Et l’argent, mon chéri ?” interrompt un parent. “Comment savoir… c’est dans si longtemps et tout sera déjà si différent !” dit le jeune. Exploration. “Je vais aller partout me chercher, me comprendre, prendre du temps pour moi, me trouver par-ci par-là, dans des stages, des rencontres, des voyages, dans des…”. Interruption. “Il faut choisir maintenant” dit le Ministre. “Arg… choisis bien tes rêves…” reprend le maître. “Je croyais que j’étais libre pourtant ? Je n’ai même pas 20 ans !”. Pas vraiment.

Demain, peut-être. Mais libre de quoi ? Sûrement pas de se former inutilement vers des parcours voués à l’ennui. Libre pour quoi ? Peut-être de faire des choix conscients et cohérents pour une vie ‘heureuse’. Libre vers quoi ? Une société plus empreinte de justice sociale, on l’espère.

Les enjeux et les paradoxes de l’orientation sont de taille. L’éducation au choix est un des paris les plus ambitieux de notre temps. Une chose est sûre lorsqu’il s’agit d’accompagner les jeunes dans ses décisions de carrière et projets de vie, on prend la question souvent de travers mais toujours avec sérieux. On ne badine pas avec son parcours.

Applaudissements du maître, de l’élève et du parent. Et après ?

En finir avec l’adéquationnisme

Les politiques d’orientation scolaires et professionnelles sont pavées de bonnes intentions. La tradition française de l’orientation s’est tatouée le blason de la justice sociale sur le bras depuis plusieurs décennies. Pourtant, comme le soulignait la sociologue Agnès Van Zanten pas plus tard qu’il y a peu de temps : l’orientation à la française est probablement une des mécaniques les plus à blâmer de notre système éducatif dans la reproduction des inégalités.

Le système d’orientation actuel a conservé beaucoup de ces travers hérités des années 70 lorsqu’il s’agissait d’organiser l’industrialisation de masse et décentralisée. L’adéquationnisme, à savoir le “fais telle formation, tu auras tel métier”, s’est imposé comme un principe premier et la tentation reste à ce jour encore de lui accorder une confiance qu’il ne mérite pas.

Pourquoi ne la mérite t’il pas ? Car dans un monde toujours plus incertain, complexe, où la surcharge informationnelle abasourdit les esprits même les plus aguerris, où les métiers sont des mutants imprévisibles, où le monde de la formation suit tant bien que mal, dire que A implique B c’est dire un mensonge. Croire que A implique B c’est diffuser ce mensonge. Pire, enseigner que A implique B c’est déjà casser du rêve, et pour les mauvaises raisons.

On sait depuis des années que l’ ”apprendre à apprendre” et les approches maïeutiques qui en découlent, sont la voie à suivre. Mais l’on continue à dégrader le rêve orientant en disant à un jeune en 4ème “qu’est ce que tu veux faire?” , en 2nde “qu’est ce que tu vas faire ?”, en Terminale “qu’est ce que tu peux faire ?”, en 2ème année de fac de psycho, “mon dieu, mais qu’est ce que tu as fichu?”. Il faut arrêter cela, à la source.

Il faut rompre avec l’adéquationnisme car sa mise en exécution dans la société moderne n’est simplement pas possible et promeut un état d’esprit néfaste à l’épanouissement du jeune qui veut se choisir au travers de choix libres et à l’issue imprévisible.

Quelle est la ruse pour que les rêves donnent enfin du travail ? “Vous avez toute une vie”, dit le maître.

Apprendre à choisir, l’expérience inédite

Faut-il pour autant former à des compétences qui ne serviront pas le jeune dans son emploi futur ? Oui. “Ah bon ?” dit mon voisin. Oui, mais à condition de former surtout à des compétences transversales qui serviront dans la professionnalisation progressive du jeune. Dans sa professionnalisation, et non forcément son employabilité. Les fameuses compétences du XXIème siècle.

L’important c’est d’avoir une approche dite orientante, centrée sur le jeune en construction, tournée vers l’”apprendre à choisir”. Et si ‘bien choisir’ ça s’apprenait ? Nos amis québécois l’ont compris et y travaillent depuis plusieurs années déjà (cf. ADVP).

On est souvent trompé en orientation, souvent blessé et souvent malchanceux ; mais l’on apprend à choisir un peu plus à chaque choix, un choix apprend à l’autre quelque chose, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : “J’ai choisi souvent, je me suis trompé quelques fois, mais j’ai appris. C’est moi qui ai choisi et non pas un être factice créé par mon enseignant, mes parents et mon angoisse.”

Bref, c’est bien l’expérience de l’éducation au choix dont il faudrait se targuer dans quelques années d’être devenus des experts, tant dans la théorie que dans la pratique.

Certains y œuvrent déjà, mais les obstacles à dépasser restent nombreux.

L’incertain est un glaive

On a trop longtemps cru que l’incertain était un piège que l’on pouvait éviter à dose de prédictions. On l’a même cru — voire on le croit encore … — sur des débats comme celui du développement durable. Non, l’incertain n’est pas un méchant garçon caché derrière une porte. Et non, l’Intelligence Artificielle ne viendra pas nous sauver à coup de prédictions plus précises, plus rapides, plus justes. Idem en orientation. Monsieur IA ne viendra pas prédire les métiers de demain et conseiller en direct les career centers et les directeurs de programme académique sur la marche à suivre pour créer de bons soldats “prêt à l’emploi”.

Il faut se poser les bonnes questions pour avoir de bonnes réponses. La question n’est pas “quelle place (emploi) dois-je occuper dans X années, et donc quelle est la formation adaptée ?”. Oups, c’est déjà trop tard, l’emploi est pourvu, ou bien le métier entier n’existe déjà plus. La question c’est : “qui suis-je aujourd’huilorsque je (me) choisis et comment je veux que les choix que je vais prendre demain me transforment en quelqu’un de mieux et qui se sente mieux ?” Pas évident. Mais l’on y répondra volontiers par des mots comme “capabilité” et “projet de vie” plutôt que par des “et ta carrière?” et “stabilité de l’emploi”.

Si l’incertain est un glaive, la capabilité est son bouclier. C’est en se débarrassant de la volonté de prédire si un choix est bon ou mauvais que l’on tuera réellement l’embarras du choix. Faire un choix difficile c’est être capable de dire pourquoi on l’a fait.

Il faut que la prédiction et l’angoisse soient les bons débarras du choix.

Forme-moi si tu peux

En finir avec la logique de l’emploi qui motive l’accompagnement à l’orientation? Accompagner à gérer l’imprévisible en rendant chaque jeune capable de choisir par et pour lui-même? Et ce avec des capabilités utiles dans sa professionnalisation future, quelque soit l’emploi? Peut-être plus facile à dire qu’à faire lorsque l’on se confronte au système existant de l’Education Nationale et du marché de l’emploi.

Car ce qu’un jeune éclairé vit sur Parcoursup (plateforme pour formuler ses voeux de formation post-bac) est souvent un jeu de dupe. “Choisis la spécialité que tu veux, qui te correspond, que tu aimes, puis formule des vœux qui te font rêver, dans lesquels tu te projettes le sourire aux lèvres”. Mais n’oublie pas que tu ne seras peut-être pas sélectionné, que les débouchés sont peu nombreux, etc. N’oublie pas qu’au moment de choisir vraiment il vaudrait mieux écouter ce que tes parents et autres personnes sincèrement bienveillantes envers toi te conseillent. De toute façon, si les parents étaient toujours de bon conseil, et l’enseignant toujours bon accompagnateur, il y a fort à parier que le jeune suivrait quand même les chemins que lui chuchotent les stéréotypes de genre, de filière, de carrière.

Le premier pas vers une éducation au choix réussie est une conscientisation des influences sociales du et par le jeune, dès le plus jeune âge. Et ça, pour l’instant, on ne sait pas le faire. Probablement qu’ici la machine pourra aider ? En tout cas nous aurons besoin d’outils car aucune équipe pédagogique aussi compétente soit-elle ne peut s’approprier et se faire experte, sans un peu d’aide, des enjeux sociologiques, psychologiques, philosophiques, et anthropologiques qu’une éducation au choix libre et efficace requiert.

Tous les maîtres sont débordés, constants, spécialistes, pris aux dépourvu devant la tâche d’éducation au choix, bavards, sous payés, sensuels ; toute la jeunesse est avide, curieuse, exigeante, mutante, dépravée ; le monde n’est qu’un ragoût d’information où le génie et le loufoque les plus informés rampent et se tordent devant la moindre décision ; mais il y au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union dans l’éducation au choix de ces deux êtres si imparfaits et si hardis.

Avec une prise en considération sérieuse d’une question que l’on élude encore trop, on pourrait y croire.

Faire le choix de préparer les générations futures à mieux choisir.

Yes, we could.

Impala.

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